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Outre les symboles de la société de consommation typiquement “made in the US” tels Coca-Cola, MacDonald, IBM, Levis et autres Disney, les Etats-Unis sont le temple du rock and roll, de la country music, des hamburgers et de la production cinématographique: Hollywood a fait et fera rêver plus d’un producteur de film français. La popularité de sports purement américains tels le baseball ou le football n’a d’égal sur aucun autre continent et Michael Jordan a propulsé le basket ball au rang de sport spectacle où l’adresse rivalise avec la magie. Toutes ces images et bien d’autres contribuent à la formation du mythe américain et constituent notre vision d’un pays jeune et dynamique où tout peut arriver, tant les possibilités sont immenses, pour ne pas dire infinies.
Une fois arrivé aux USA, une fois les valises déposées et les premières semaines écoulées, les réalités de la vie quotidienne peuvent sembler bien différentes. Les contrastes entre riches et pauvres sont inévitables, les disparités sociales sont criantes, et les laissés pour compte ternissent l’image. Les relations entre groupes ethniques ne sont pas aussi harmonieuses qu’on aurait aimé nous le faire croire et le mythe en prend un sérieux coup au passage. L’image d’un monde presque parfait (it’s a wonderful world!) où tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil, véhiculé par Disney et autres publicistes vendeurs d’idéal et de plaisir, semble parfois bien loin du vécu de tous les jours.
Avec les amis américains, l’accueil chaleureux et les relations de voisinage très conviviales paraîssent parfois un peu trop beaux pour etre vrai. Il y a souvent un match de baseball après la “dinner party” ou une actitvité quelconque qui nous empêche d’approndir cette relation et nous gâche quelque peu le paysage. Les femmes sortant du travail portent des chausssures de sport avec leur tailleur--quelle bizarerie!--, les enfants sont parfois vénéres comme des idoles et on leur octroie toutes sortes de libertés impensables en France où la priorité est avant tout de leur inculquer les bonnes manières et un semblant d’éducation.
Tout cela crée un sentiment curieux que quelque part, quelque chose ne tourne pas rond. Ou ne tourne pas de la même facon qu’en France, pour sur.
Que se passe t-il? Avons nous été lésés par les images médiatisées dont nous nous sommes imbibés ou plus simplement victimes de quelques belles illusions parfois si trompeuses? Ni l’un ni l’autre à vrai dire. Il s’agit plutôt d’une approche partielle de la culture américaine de notre part, sans réellement comprendre les implications précises de certaines valeurs ou croyances de base sur le comportement des gens. La culture est un vaste domaine et il est important de préciser ce que l’on entend par ce mot si souvent utilisé.
Dans le cadre de relations interculturelles, on définit généralement la culture en se servant de la métaphore de l'iceberg. Les 10% qui dépassent la surface de la mer cachent les 90% restant. La partie visible de la culture (culture objective), facilement observable et accessible à tous, comprend des éléments tels que la musique, le cinéma, le sport, la cuisine, les traditions--tout ce qui nous dépayse agréablement et nous cultive par la même occasion. C’est ce qui influence notre impression concernant un autre pays et tous les éléments et symboles américains cités plus haut entrent dans ce cadre. Ils constituent des points de repère presque incontournables et sont à l’origine de nombreux stéréotypes ou idées reçues.
La partie invisible de l’iceberg (culture subjective) devient apparente lorsque nous voyageons longuement ou habitons dans un pays étranger. Nous nous heurtons alors à des éléments différents en termes de valeurs de base, de croyances, de présomptions (assumptions), de notions de moralité et, de façon plus générale, de règles plus ou moins évidentes pour tout ce qui se fait et ne se fait pas. Travailler ou voyager à l’étranger nous permet par la même occasion d’explorer et de mieux comprendre notre propre iceberg.
De façon générale, cet iceberg se construit au fur et à mesure de notre processus de socialisation et son contenu conditionne inconsciemment notre comportement, notre facon de penser et de voir les choses. Chacun de nous possède ainsi son propre iceberg résultant essentiellement de son éducation familiale et scolaire, des gens qu’il côtoie régulièrement et de l’influence des règles propres à la société dans laquelle il évolue. Notre iceberg est donc influencé par les cultures nationale, familiale, sociale et professionelle--entre autres--auxquelles nous sommes exposés.
L’exemple suivant est révélateur de différences se situant à un niveau socio-culturel profond.
De retour d’un voyage en Asie à la fin du mois d’août, je fus amené à prendre une navette entre l’aéroport et mon lieu de résidence. Se trouvaient dans ce bus une majorité d’Americains, quelques Asiatiques et un petit nombre de Français. Avant même que nous ne soyons montés dans le bus, deux ou trois femmes américaines--sans aucun lien entre elles--commencèrent à discuter et à échanger leurs expériences. Peu après le départ, nous étions déjà au courant de la semaine que l’une d’elles avait passée à Santa Fe pour participer à un atelier de peinture. Une autre nous appris qu’elle se rendait à un séminaire pour instituteurs près de Princeton. Une troisième nous raconta son périple entre Toronto, l’aéroport de JFK et celui de Newark. Bien que nous--autres passagers en majorité internationaux--n’étions en aucun cas impliqués dans la conversation, il était quasiment impossible de l’ignorer, tant le ton etait haut et fort. Les Asiatiques, quant à eux, discutaient tranquillement dans leur coin et les Français somnolaient ou regardaient par la fenêtre. Lorsque la première de ces femmes américaines nous quitta, elle lança un double “Good bye everybody” qui ne reçut d’écho que de deux ou trois personnes.
Cette scène si typiquement américaine où des “étrangers” (strangers) s’assemblent pour quelques instants et échangent rapidement des informations concernant leurs activités privées est difficile à imaginer en Asie ou dans bien d’autres pays d’Europe non méditerranéenne. Elle constitue pourtant une norme sociale ou règle non-écrite aux Etats-Unis, norme selon laquelle il est important de converser afin d’apparaître sociable, sympathique et ouvert. Rester volontairement en dehors d’un groupe qui se forme aussi spontanément est souvent considéré de façon négative alors qu’il serait de bon goût de limiter l’information privée offerte à autrui en France. Cette situation s’explique aux Etats-Unis par diverses raisons. Les Américains étant des gens extrêmement mobiles, prêts à voyager aux quatre coins du pays, il est important pour eux de pouvoir se faire des amis rapidement afin de faciliter leur intégration dans un lieu nouveau et parfois étrange. Il existe également aux Etats-Unis un besoin très fort d’être aimé (to be liked), d’être soutenu par ses pairs et d’apparaître comme le “nice guy” qui participe à la vie d’un groupe, partage ses expériences et évite de se singulariser ou de se mettre trop en avant--même s’il est obligé de parler de lui; et enfin par cet idéal de relations harmonieuses entre gens issus d’horizons aussi divers. L’image quelque peu dépassée du “melting pot” est une bonne illustration de ce brassage de gens aux origines si variées. Ne pas participer à la vie d’un groupe aussi informel, même pour quelques minutes, reviendrait quelque peu à gâcher l’ideal et à le mettre en péril.
D’un point de vue purement franco-français, beaucoup d’autres interprétations et réactions sont possibles quant à la formation de ce groupe, la plupart d’entre elles étant sans aucun doute négatives--du fait de l’absence d’informations concernant la formation de relations impromptues aux Etats-Unis et d’un mode de communication avec les étrangers beaucoup plus restreint en France. D’où l’apparition parfois bien rapide de ces fameux stéréotypes: les Américains sont des gens superficiels; ce qui correspond admirablement au stéréotype américain opposé qualifiant les Français de froids et distants.
Si nous ne sommes pas préparés à la différence culturelle, si nous ne sommes pas dans un premier temps conscients de la nature culturelle de notre iceberg, il est facile, lorsque nous arrivons dans un pays étranger, de trouver les règles locales absurdes et de cataloguer les gens avec différents attributs plus ou moins négatifs. Ce qui est normal dans une situation ou un pays particulier peut rapidement devenir ridicule ou inadéquat dans un autre contexte culturel. Il est en fait très dangereux de porter un jugement sur un comportement ou une idée tant que l’on a pas compris les mécanismes qui les expliquent; tant que l’on a pas appréhendé ce qui consitue l’iceberg de notre interlocuteur. D’où l’importance de l’apprentissage et du respect des règles et coutumes de la culture locale, même si nous ne sommes pas entièrement d’accord avec elles. Suivre certaines règles de comportement en public n’implique pas forcément que nous devons les intégrer dans notre réferentiel ou que nous devons les approuver.
Le monde du travail est un autre endroit où se reflètent de nombreuses différences culturelles entre Français et Américains, source d’incompréhensions et de conflits plus ou moins ouverts.
Vue depuis la France, la domination économique des Etats-Unis est parfois quelque peu difficile à avaler. Mais une fois sur place, nous sommes partie intégrante du système et immanquablement pris dans un mécanisme qui fonctionne souvent comme un rouleau compresseur. Des règles bien précises doivent être respectées (respect des minorités et le fameux “politically correct,” rhytme et horaires de travail, pratiques de gestion plus objectives et standardisées, laissant moins de place au relationel) afin d’assurer des relations harmonieuses avec ses collègues et une réalisation des objectifs économique et financier de l’entreprise. Ces objectifs économique et financier sont plus ou moins partagés partout dans le monde, si ce n’est que les règles qui permettent de les atteindre apparaîssent plus ou moins contraignantes en fonction, une fois de plus, de notre propre système de référence et de la façon dont nous avons appris à travailler; non seulement au cours de nos premières années d’expérience professionnelle mais également à la maison et à l’ecole, le goût de l’effort et des choses bien faites s’acquérant très tôt, généralement au cours des dix premières années de la vie d’un individu.
D’un point de vue français, il est rapidement évident que les relations et la personnalité des gens dans le monde du travail américain deviennent secondaires par rapport à ce que l’on nous demande d’accomplir. La culture américaine est une culture d'"achievement,” un mot qu’il est difficile de transposer culturellement en français. Réalisation et accomplissement donnent une idée proche mais pas exacte de ce terme. Dans ce contexte, l’usage du temps et la façon dont on le gère ont une grande importance: pas une minute ne doit être perdue et chaque temps passé doit être utilisé pour l’”achievement” de quelque projet ou tâche. Cette tendance culturelle américaine va de pair avec l’organisation du travail qui favorise une segmentation et une rationalisation des tâches poussées à l’extrême. La spécialisation des études à haut niveau (maîtrise et doctorat) et la prédominance d’experts en tout genre reflètent ce besoin de segmenter le travail afin de le rendre plus facilement exécutable; une tendance américaine qui a demarré il y a fort longtemps avec la fameuse division du travail instaurée sur les chaînes de production par Taylor.
Par contraste, la culture française est une culture d’“affiliation” et de qualité de vie. Ce qui prime avant tout, ce sont la qualité de nos rapports avec nos interlocuteurs, les atomes crochus que l’on développe avec quelqu’un au fil du temps et le plaisir que l’on prend à faire quelque chose ensemble. Les notions de savoir-faire et de savoir-vivre ne sont pas françaises par accident. Le temps a une importance secondaire et la qualité prend généralement le dessus sur la quantité. Dans le contexte professionnel franco-américain, imaginez un peu le genre de problèmes auxquels ces deux tendances peuvent conduire, notamment en termes de gestion du temps et de définition des objectifs à atteindre; difficile parfois de concilier deux tendances totalement opposées!
Autre domaine où se reflète une différence flagrante: le retour d’information ou feedback. Il est important aux USA de savoir comment on a travaillé, comment on est perçu et le feedback est généreusement et spontanément offert à tout employé. S’il peut être parfois très direct et négatif quand les choses n’ont pas tourné rond, il a généralement tendance à être “ultra” positif et la panoplie de superlatifs utilisés est impressionante: great, terrific, fabulous, wonderful, excellent, sans oublier le simple “good job.” Le but de cette technique est aussi de préserver ou de renforcer le “self-esteem” des employés et de leur permettre de s’épanouir sur le lieu de travail. Le "self-esteem" est un concept psychologique très important dans le développement d’un individu américain et le renforcement de sa personalité, via le positive feedback and le self-esteem building, s’opère dès le plus jeune age, à la maison, à l’ecole, dans les clubs sportifs. Il n’est donc guère surprenant que ce concept ait un impact si important sur les pratiques de gestion des ressources humaines.
Si l’on contraste cela avec la façon dont on élève un enfant en France, on se rend compte rapidement que le concept d’“estime de soi” a peu de signification dans la culture française. “Tu peux être fier de toi!” (toujours employé au sens propre aux Etats-Unis) est souvent une façon de condamner l’action d’un enfant en utilisant le sarcasme. La personalité d’un enfant français se développe ainsi face à l’adversité et il est nécessaire de lui enseigner très tôt les règles qui lui seront nécessaires pour s’adapter à un monde adulte parfois impitoyable. Pas question de lui renvoyer un message déformé qui n’aurait pour but que de le flatter et de lui donner une fausse idée de la réalité. La difficulté du cursus scolaire français et l’attitude des enseignants ne font que renforcer cette tendance, aboutissant à des pratiques de gestion des ressources humaines plutôt dures d’un point de vue américain. “C’est pas mal” est à vrai dire rarement considéré comme un compliment aux Etats-Unis.
Un autre domaine où se manifestent certaines valeurs de base américaines: le fameux teamwork. Cette pratique est désormais courante aux Etats-Unis où le but est d’accomplir tous ensemble plus que nous ne pourrions séparément. Les notions égalitaires de la société américaine se reflètent à ce niveau avec un besoin de travailler au sein d’un groupe uni et de produire un résultat commun à tous. Les tendances parfois plus individualistes des Français, lorsqu’il s’agit d’exprimer ses idées et son talent, rendent la tâche plus difficile, notamment dans le cadre d’équipes culturelles mixtes.
Pour curieux que cela puisse paraître aux yeux d’un observateur extérieur, cette tendance indivualiste française ne va pas à l’encontre du caractère d’affiliation évoqué précédemment. L’affirmation de ses propres idées ou théories ne remet nullement en cause une relation déjà établie. Au contraire, dans la mesure où cette relation est solide, il est tout à fait possible de la mettre à l’épreuve (to challenge it) sachant qu’elle risque de ressortir renforcée de cette discussion. A l’inverse, mettre en question les idées d’un Americain est souvent perçu comme une attaque personnelle, ce qui est rarement le cas en France.
L’impact des différences culturelles dans le monde du travail est loin d’être négligeable et il contribue généralement à nous rendre la vie un peu plus difficile. A moins que nous ne prenions le temps de dialoguer très tôt avec nos collègues étrangers afin de trouver des moyens d’accorder nos violons et d’harmoniser nos points de vue. Une première phase de connaissance de l’autre et de ses méthodes de travail--une découverte réciproque de nos icebergs--et une mise à l’écart de nos a priori devrait permettre de créer une culture de travail qui n’est ni purement américaine, ni totalement française. Celles-ci entraîneront une synergie bénéfique pour tous à travers une mise en commun de nos idées et de nos efforts.
En conclusion, il est facile de dire que les Américains sont comme ci et les Français comme ça. Et que ceux-ci ont raison alors que ceux-là ont tort. Et qu’il est parfois difficile de vivre ou de travailler ensemble. Mais que ce soit dans la rue, entre amis ou au sein de l’entreprise, de meilleures relations passent avant tout par un respect de l’autre et de sa culture, un désir d’en apprendre plus sur son pays d’origine, une volonté de dialogue permanente et la nécessité de s’abstenir de juger de façon négative tout ce qui est différent et bizarre.
Les différences culturelles entre Français et Américains sont réelles et profondes, ne laissent en fait que peu de place au mythe, et ne s’effaceront pour ainsi dire jamais tant nos histoires et nos civilisations sont distantes et divergent. Pourquoi ne pas prendre ces différences au sérieux tout en faisant preuve d’humour et de jovialité? Cela facilitera notre adaptation dans un monde nouveau parfois bien éloigné et d’autre fois si proche de notre "Home Sweet Home" à la française.
Gilles Asselin
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